Présences dormantes

 

 

Restent les noms.

Et le pouvoir, en les prononçant, de faire lever des ombres, de rappeler puisque « rappeler ou raconter c'est alors faire exister à nos côtés, dans ce temps obscur et passager que nous nommons le présent, quelque chose de la mort et de l'absence qui serait présence. »1

 

« Bien que parfois [les outils de jadis] ne coupent plus ou perdent leur manche, toutes fonctions mêlées, ils sont toujours disponibles pour qui veut prononcer, même intérieurement, leur nom et s'en saisir. »2 (p.9)

 

- Convocation. Comme au début d'une représentation de théâtre nô japonais.

« Si fantômes il y a, ils sont vivants et actifs quand nous les appelons. »3

 

« Je vais au bûcher en me levant. Un matin très tôt j'y ai vu la queue sombre d'une fouine qui visite nos greniers et ne dissimule plus les coquilles d'œufs de poule qu'elle vide entre les tas de bois. Margotin selon Littré désignait autrefois un fagot de menues branches pour allumer le feu, c'est ici le nom de la belette à cause de son goût pour se loger sous le fagotier des fermes. Elle y est près de la basse-cour. Les encyclopédies assurent que l'herminette, une hache dont le fil est perpendiculaire au manche et le fer recourbé, doit son appellation à quelque ressemblance avec le nez de l'hermine. Est-ce enchantement si les noms des outils à bois tirent après eux l'hiver et font sortir, comme en frappant sur un arbre creux, ceux des bêtes à fourrure ? »4

 

 

- Rappel de « présences dormantes »5, nos doubles qui se lèvent sur la rive embrumée de nos mémoires.

« Si bataille il y eut, nous la jouons avec notre corps en la rappelant »6, risque que « désignait parfaitement le vieux mot de geste, une sorte de poème action capable d'activer la mémoire de tous. »7

« Les outils cependant sont encore habillés de gestes, qui se figent. Si des mots essayent d'en cerner le contour, il faut les laisser errer, fouiller en nous jusqu'à ce besoin profond de l'homme qui, ayant fait pénétrer du bois dans la terre et du fer dans le bois, n'a cessé de battre la matière, à pleins bras. »8

 

Les noms de jadis prononcés, nous sommes « rappelés à nous-mêmes à leur convocation. »9

« Ce ne serait que mots si n'apparaissait pas alors quelque chose de cette existence-là sur les visages. »10

 

Fabuleuse intuition de Victor Segalen qui ouvre ses Immémoriaux par l'énumération des noms d'ancêtres, généalogie soudain boiteuse lorsque le récitant se trouble et perd la mémoire des parlers originels, avant que le peuple Maori tout entier n'oublie ses coutumes et ses dieux.

 

« Réciter et raconter, au Moyen Âge, signifiait trouver et inventer ce que l'on cherchait du passé, de l'histoire. Il s'agissait de se déporter dans le passé vivant de la parole et de la danse. Passer outre. Transformer nos liens. Agir sur le passé comme sur le présent. Le lointain devenait si proche, le passé immémorial devenait jeune et familier. Et notre présent insaisissable se dilatait, s'approfondissait.

[…] Dans cette conception du récit, le passé n'existe que vivant dans le poème. Il n'a pas d'autre existence que chantée et récitée. Et en ce sens, il n'y a de présent que rappelé à ce passé vivant dans la parole actée. »11

 

 

 

1Rappeler Roland, Frédéric Boyer, P.O.L, 2012, p.300.

2Inventaire des outils à main dans une ferme, Jean-Loup Trassard, Le Temps qu'il fait, 1995.

3Rappeler Roland, p.294.

4Inventaire des outils à main dans une ferme, p.25.

5Rappeler Roland, p.282.

6Rappeler Roland, p.294.

7Rappeler Roland, p.300.

8Inventaire des outils à main dans une ferme, p.45.

9Rappeler Roland, p.301.

10Aller d'amont, Pascal Commère, Éd. Vrigile, 2004, p.33.

11Rappeler Roland, pp.303 à 306.

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Commentaires

  • alain paire
    « Bien que parfois [les outils de jadis] ne coupent plus ou perdent leur manche, toutes fonctions mêlées, ils sont toujours disponibles pour qui veut prononcer, même intérieurement, leur nom et s'en saisir. »

    Bonjour, je recopie pour la joie de les recopier les mots de Jean-Louis Trassard. J'apercevais votre travail par facebook, je découvre avec émerveillement "sentiers de neige", un chemin que dorénavant j'emprunterai régulièrement.

    je vais aussi me procurer ce livre de Frédéric Boyer, toutes ces présences ne sont pas tout à fait "dormantes"

    avec toute ma sympathie, A.P

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