Ecrire, faire voir / Claude Simon

          Associée à l'exposition des archives de Claude Simon dans la bibliothèque du Centre Pompidou, il y a dans la Galerie d'Art contemporain, au 4e étage, une présentation de photographies prises par Claude Simon.

          C simon plante grimpanteL'une d'elles montre une tombe dont la pierre est gagnée par la végétation, la stèle érodée par le temps est une femme nue tronquée à mi-corps qui émerge d'un enlacement de de lianes. Je l'avais déjà vue, me dis-je, sans doute parmi les illustrations de la biographie que Mireille Calle-Gruber (Seuil, 2011) a consacrée à l'auteur, ou dans un magazine de littérature. Bien que le cartel soit des plus vagues, je reconnais le tombeau décrit dans Les Géorgiques, celui de l'épouse chérie du Général Jean-Pierre Lacombe Saint-Michel, l'ancêtre de Claude Simon. Si ce motif de la tombe, au fond du parc, de la jeune morte bien-aimée me touche, c'est que je lui associe le fantôme de la première femme de Claude Simon, la jeune suicidée. C'est elle, cette Eurydice, "cette femme adorée ensevelie dans le néant depuis si longtemps et dont le souvenir après vingt ans me déchire le coeur", comme l'écrit le Général (Les Géorgiques, Minuit 2006, p.76). Sa silhouette traverse les livres de Claude Simon, apparaissant disparaissant.

          Mais nulle part dans mes documents, je ne trouve trace de cette photographie. Je reprends alors Les Géorgiques. Telle est la force de l'écriture. Peut-être n'y at-il jamais eu de photographie. L'image est dans le texte, dans la description qui fait voir le tombeau :

          "... cherchant instinctivement des yeux l'autre pierre qui aurait dû se trouver là, l'autre monument (car on n'aurait pas dit une tombe, du moins comme on est habitué à les voir : il n'y a pas de croix, pas d'ange ni de chérubin enpleurs : on aurait plutôt dit une fontaine, ou plutôt une de ces sépultures profanes de l'antiquité, quelque chose d'austère, de classique, comme ces autels pompéiens consacrés à quelque dieu lare ou à Vénus, la pierre verticale où se devinait l'épitaphe surmontée d'un fronton triangulaire où, sous l'auvent de la corniche fêlée, se lisait seulement une date, quatre chiffres : 1, 7, 9 et 0, et rien d'autre), [...]" pp.167-168.

          Je trouve sur internet, chez un libraire de livres d'occasion, un exemplaire de Claude Simon, Photographies, avec une préface de Denis Roche, édité par Maeght (1992). L'image que je cherche est là, page 113. Elle est intitulée "Plante grimpante". Le lierre dans l'Antiquité est symbole d'éternité. Dans sa préface, au titre magnifique, "De la ténèbre inverse", Denis Roche rappelle qu'Orphée "traversa Les Géorgiques" et que "depuis l'autre rive de la surface, il tourne légèrement la tête et, dans un feint étourdissement, il regarde l'envers des choses qu'on appelle Eurydice."

 

------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------

 

Ajouter un commentaire