Nous sommes là où tout le monde se trouve

Les Ponts de Tarjei Vesaas (Autrement, 2003).

         De la même veine que Les Oiseaux et La Blanchisserie. Avec cet incipit qui empoigne d'emblée, un décor élémentaire tracé comme une épure et cependant lesté d'une charge symbolique forte : "Il y a le vent lancinant qui vient de loin et, sur la rivière, le grand vieux pont de pierre où passe la route." C'est tout, et c'est TOUT : lieu de l'action, lieu symbolique, la rivière comme frontière entre l'enfance et l'âge adulte, entre la forêt, lieu sauvage de vie et de mort, et les maisons domestiques, puis le pont qui permet le passage - le titre annonce qu'il y aura plusieurs ponts -, le vent enfin qui est le souffle vital et mortel à la fois des pulsions comme la rivière elle-même, archaïque, indifférente, la rivière dont le courant emporte tout dans ses profondeurs - le cadavre du nouveau-né -. Mais aussi la rivière qui est le flux du devenir et avance dans son mouvement "plein de force et de beauté." Et cet emportement de la rivière ou du vent est libérateur jusqu'à la scène finale où Aude va, décidée et légère.

          Un récit polyphonique. Troublant chapitre 26 "La nuit entre la maison et la rivière, énonciation portée par un "nous" multiple (les bêtes, les endroits, les temps, l'herbe, les "cris anonymes", "le vent derrière le vent"...) et ces deux phrases pour finir :

                                       "Nous sommes là où tout le monde se trouve et là où il n'y a personne. Chaque nuit, nous cherchons." p.175, (trad.Élisabeth et Christine Eydoux)

           C'est le dernier roman écrit par Vesaas.

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